Voici un exrait de l'ouvrage : Art-thérapie : Quand l'inaccessible est toile !
LE GROUPE EN ART-THÉRAPIE
Aborder la question du groupe et de la créativité ne peut éviter d'en passer par un regard sur le fonctionnement collectif actuel.
Ce fonctionnement se présente comme étranger à celui qui, durant des siècles de soumission à des divinités invisibles ou incarnées, avait conduit le sujet à y loger l'intouchable objet de son désir, intouchable car, en quelque sorte, déjà pris. Cette configuration, barrant toute prétention de toute-puissance individuelle, permettait aux groupes, structurés sous forme de castes, d'échanger une forme de sécurité psychique contre une soumission prudente à des créatures imaginaires se laissant confondre avec un fait de structure : cette irrémédiable extériorité symbolique qui ne cesse de nous surprendre.
L'inconscient n'avait rien de vraiment négatif puisqu'il n'était, finalement, que présence positive en soi d'injections et d'injonctions divines ou royales. Le rêve lui-même sortait de la gorge de l'oracle. Le sujet se vivait comme individu, mi-homme mi-dieu, bien avant de découvrir, non sans peine, la logique du mi-dire.
L'invention de la psychanalyse et d'autres coups de soleil eurent pour conséquence de détrôner, tout en en révélant l'aspect purement fictionnel, toute forme de créature incastrable. Elle révéla que le sujet était soumis à son outil le plus intime: le langage, le convoquant à cet empêchement radical, cet impossible lié au fait que l'on ne peut pas travailler son outil avec son propre outil. Ces découvertes, pour le moins décevantes pour l'Ego et peu conciliables avec les prétentions narcissiques, furent qualifiées par leurs promoteurs eux-mêmes de maladie: comme la peste pour Freud ou la gangrène pour Lacan, maladies qui allaient subir quelques tentatives de guérison radicales.
Pensons, par exemple, au repli silencieux des masses sous les injonctions d'un délirant laissant entendre qu'il venait d'inventer cette langue totalitaire faisant fi de toute extériorité. Pensons à ces propositions curatives et correctives de spécialistes suppliant qu'enfin revienne, sur la scène du social, le père perdu de leur enfance, cette grosse voix dont l'autorité se disait de bon ton. Pensons aussi à ceux qui profitèrent de cette aubaine pour chanter des lendemains sans différences, pur produit du désir de mort.
C'est sans doute à ces extrémités que tout groupe peut être conduit, délaissant toute forme de créativité pour un art officiel ou pour un no man's land psychique où les objets finissent par dominer le vivant. Ceci pour dire qu'il n'est pas joué d'avance que le groupe soit lieu de créativité.
Pour évoquer l'expérience art-thérapeutique groupale, c'est d'une plainte que je voudrais partir, non pas celle d'un patient, mais celle d'un artiste impatient: Flaubert dans Madame Bovary :
« Personne, dit-il, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »
Flaubert dit bien ici notre côté « ours pataud » quand nous cherchons à toucher de la langue l'inaccessible étoile du désir, l'inaccessible grande ourse. Ce chaudron fêlé que Flaubert utilise pour parler de la parole humaine me fait penser à l'image du petit marteau de Nietzsche quand il évoque son projet, image qu'il intitule « philosopher à coups de marteau ». Le petit marteau, le maillet du sonneur de cloche, va découvrir la fêlure dans la cloche fragile et c'est comme un acte de prévention, car la fêlure s'ouvrirait complètement quand la cloche se mettrait à sonner. C'est une image que Nietzsche utilise pour dire que l'idole, disons l'objet idéalisé, n'est qu'une apparence qui masque justement sa fêlure. Il emprunte cette image à Luther.
Pour plaisanter un peu et pour ne pas lâcher notre idée de départ, nous pouvons dire que dès que nous parlons avec notre langue toujours un peu fourchue, « ça cloche! », ça ne va pas comme nous le voulons, car nous ne pouvons pas dire le fond de notre pensée, nous ne pouvons pas vraiment dire notre désir. Mais, en même temps, tout n'est pas perdu, car c'est ce même écart qui ouvre au gai-savoir, ce savoir qui invite à se rire de tous les maîtres qui ne se moquent pas d'eux-mêmes. Il indique aussi que ce qui nous reste, et ce n'est pas si mal, c'est cette faculté de danser sous les étoiles.
Quand Flaubert se plaint du fait que notre parole humaine se présente comme un chaudron fêlé, j'entends qu'il se plaint du fait qu'il existe un phénomène d'exclusion réciproque entre l'élément linguistique et l'objet du désir. L'exacte mesure de nos besoins nous échappe, y compris quand nous pratiquons un art, et c'est sans doute pour cela que l'idée du beau varie. C'est le fait que cela nous échappe qui nous pousse sans doute à tenter et retenter de traverser cet impossible à coups de pinceau, de burin, ou de crayon :
« Qu'est-ce que dessiner? ...demande Van Gogh... C'est l'action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible qui se trouve entre ce que l’on sent et ce que l'on peut. »
Créer, ce serait donc, en quelque sorte, « faire le mur », en tentant d'échapper à cette contrainte. Le mur, en chinois, se dit : « pi -kouan », mot qui désigne aussi le vide. Cet obstacle séparateur, c’est le rien, et Van Gogh a donc raison quand il dit que ce mur de fer est invisible car il est une faille. Cette faille est bien la fêlure du chaudron de Flaubert qui laisse quand même passer la lumière, une faille qui va nous pousser à créer et surement aussi à nous grouper pour nous donner l’illusion de faire corps complètement. Nous nous rapprochons les uns des autres comme on essaie de rapprocher les deux bords d'une fêlure. Le problème est que si les deux bords se soudent vraiment, on ne voit plus la lumière, on n'y voit plus rien. Ainsi, face à cet impossible à formuler clairement ce que nous éprouvons, c'est-à-dire face à la réalité de l'inconscient, qui est ce rien qui annule tout ce que nous disons, le sujet essaie tout de même de se frayer un passage avec de nouveaux outils, voire un nouveau langage, celui de la poésie.
C'est tout à fait humain, cette façon de faire quand on ne peut plus dire. Cela donne, par exemple, ce que l'on appelle : le comportement, qui est le mime d'une parole impossible. C'est d'ailleurs pour cela qu'il peut être très grave de toucher au comportement, car il est un recours vital qui tient le sujet en place et le protège de l'angoisse face à cet impossible à dire. En art-thérapie le sujet ne fait que ce qu'il peut et toujours assez loin de ce qu'il veut. Tout au plus peut-il stopper un instant cette course à l'impossible objet du désir en se colletant au support et à un autre que lui.
Dans le groupe, en une situation où viennent se croiser deux types d'illusions, la première qu'Anzieu définit comme « l'illusion groupale », la seconde, celle d'échapper à la fêlure structurale liée au fait que nous sommes des êtres de langage, deux formes de créativité peuvent être repérées :
-l'une, métonymique, qui évoque la danse de l'ours toujours un peu maladroite, mais qui permet aux sujets de se maintenir dans la ronde psychique
-l'autre, métaphorique, surgissant dès que la fêlure du chaudron devient trop visible et qu'un acte poétique tente de rapprocher les bords de cette plaie.
Lorsque l'on travaille avec un groupe, on peut se rendre compte que, dans cette mise en relation individu-groupe, cette pratique est susceptible de faire émerger de l'inconscient du sujet, disons, quelque chose qui ne se limite pas aux produits de l'observation et de l'analyse des diverses relations imaginaires, d'alliances, de mésalliances ou d'identification.
Ce qui me parait stimulant, est bien ce qui peut parfois surgir comme troisième dimension, comme véritable création, comme nouvelle mise en perspective. Cela revient à dire que l'accent peut être porté non seulement sur ce qui tisse et unit, ou désunit, dans le groupe comme lieu d'une socialité particulière, mais sur ce qui est comme un éclat de l'inattendu, comme une échappée belle: l'étincelle de la métaphore qui vient enrichir la psyché de chaque sujet du groupe en l'invitant à adopter une invention poétique au profit de nouveaux liens dynamiques inter et intrapsychiques.
Nous observons que ce qui tisse et ronronne dans le groupe est une forme de créativité, certes, mais qu’elle présente un caractère métonymique et que je distingue donc de la créativité métaphorique.
La créativité métonymique s'exprime un peu comme si le désir de chacun filait d'objet en objet dans une dynamique d'échanges et d'alliances plus ou moins conscients. Ce tissage n'est pas sans évoquer la fabrique progressive d'un tissu, d'une peau ici métissée, une peau de groupe qui le fait exister en tant qu'objet pour chaque sujet du groupe.
Mais, il arrive que ce lent travail psychique métonymique, qui prend en filature l'objet du désir, soit brutalement perturbé par un accroc subit qui dévoile quelque chose de l'ordre de la nudité d'une inconsciente vérité. En cet instant de déchirure, le groupe est comme saisi, sidéré, et la surprise prend enfin le pas sur la nouveauté. Dès lors, et seulement si certaines conditions sont réunies, peut surgir de cet accroc une production poétique, une production métaphorique, c'est-à-dire une création symbolique et symboligène qui libère les membres du groupe de quelques tensions psychiques.
Je distingue bien ainsi précisément deux mouvements de créativité groupale: l'un sous forme métonymique et l'autre sous forme métaphorique.
Voyons, en premier lieu, ce que nous pouvons définir en termes de : « mouvement de créativité groupale à connotation métonymique. »
LE MOUVEMENT CREATIF MÉTONYMIQUE
Ce mouvement induit de la nouveauté. La nouveauté, curieusement, c'est ce que l'on attend. Le nouveau est bien de l'ordre de la métonymie qui évoque une relation paradigmatique ou un ensemble de relations fonctionnelles. Celui qui arbore fièrement sa nouvelle voiture ou son nouveau portable doit se dépêcher d'être fier, car ces objets ne seront pas nouveaux très longtemps. La nouveauté est une forme d'aménagement et de retour du même sous une forme nouvelle. Elle annonce un peu la déception que nous sentons pointer dans l'expression « Tout nouveau tout beau ! ». Nous observions cela dans certaines formes anciennes d'art-thérapie, quand l'art-thérapeute se limitait à imposer des modèles et qu'il faisait de ses patients un groupe contraint dans sa production par les qualités intrinsèques de l'objet de son propre désir. L'art-thérapeute et le groupe finissaient par se figer, le premier devenant simple récepteur d'une production métonymique de l'objet de son désir. On peut ainsi contraindre un groupe à ne produire que de la nouveauté sans surprise, mais ce n'est pas de l'art-thérapie au sens où je l'entends. C'est ce que nous observons dans le champ économique. A l'heure où le nouveau devient dépassé en quelques semaines dans cette course affolée du marketing sur le grand huit couché de l'infini, la créativité peut se trouver en passe de n'être réduite qu'à une simple production du nouveau. Cette émergence de la nouveauté rassure le narcissisme et renforce le cuir du groupe, elle fait lien social sans produire de véritables effets de symbolisation et donc de subjectivation, les deux étant intimement liées. Pour certains groupes -on le voit chez les adolescents -la production massive de nouveautés se limite parfois à une fonction antidépressive en délogeant les jeunes de l' «ici et maintenant». Dans ces situations de créativité groupale, le bigarré des productions ne peut être confondu, de manière naïve, avec de véritables ouvertures métaphoriques qui supposent qu'interviennent d'abord le tranchant de la surprise, puis le surgissement de l'acte poétique.
Voyons donc, en second lieu, ce que je cherche à définir comme étant un « mouvement de créativité groupale métaphorique ».
LE MOUVEMENT DE CREATIVITE GROUPALE METAPHORIQUE
Le surgissement métaphorique est d'un autre ordre que le tissage métonymique qui, nous l'avons vu, berce et protège le groupe dans une forme d'échange paradigmatique. Le mouvement métaphorique est plus rare, il est précieux. J’ai observé qu'il peut ne pas intervenir durant les premières séances tant que les membres du groupe s'épuisent à gérer les aménagements identificatoires imaginaires et à glisser d'objet en objet. Le surgissement métaphorique intervient comme un éclair dans le ciel serein du sentiment océanique. Il sidère. C'est une surprise ! La surprise précède le surgissement de la métaphore qui réveille tout groupe empêtré dans l'imaginaire: cette galerie labyrinthique dans les couloirs de laquelle ne cesse de se chercher le Moi de chacun. La métaphore suit de près une effraction, un trait qui nous laisse bouche bée, elle est comme le jaillissement d'un rébus, d'un mot d'esprit, d'une création de l'inconscient qui tranche, détone et nous étonne.
L'étonnement, dans notre ancien français, c'était justement la fêlure d'un diamant occasionnée par un choc.
Cette fêlure, chacun la sent au fond de lui, chacun la connaît, mais chacun n'en veut rien savoir, et encore moins dans le groupe où elle peut facilement se couvrir de baume. Cette fissure, c'est tout simplement la trace vivante de la vérité de la scission du Moi. C’est l' « Ichspaltung » dirait Freud, c'est ce que l'on appelle aussi un « clivage ». On retrouve d'ailleurs la fêlure du diamant de notre ancien français dans ce terme. « Clivage » vient du verbe néerlandais « klieven » qui signifie: fendre un corps minéral, un diamant brut dans le sens naturel de ses couches lamellaires.
La surprise est ce qui surgit comme coupure dans ce qui paraissait d'une solidité adamantine. Il y a, dans ce surgissement, quelque chose qui vient fracturer le diamant constitué des facettes de l'Imaginaire, disons : le miroir aux alouettes de l'illusion groupale, quelque chose qui rompt brutalement la glace et qui révèle les fissures de sa structure.
Le diamant, c'est aussi le côté fusionnel du groupe qui confère à l'objet groupe le statut d'objet du désir, cet objet virtuel que Fernando Pessoa voit briller dans l'obscurité des fonds de la psyché :
« Ce n'est pas la mort, dit-il, que je veux, ni la vie, mais cette autre chose qui luit au fond de mon désir angoissé comme un diamant imaginé au fond d'une caverne dans laquelle on ne peut descendre..»
Cet objet, dans sa surbrillance insolente, est d'ailleurs le pur effet d'une fusion que le manteau terrestre ne produit plus depuis que la terre s'est refroidie il y a trois milliards d'années. Il est ce souvenir d'une passion bouillante, incestueuse, un reste mythique découvert au fond du chaudron.
Le sentiment océanique et l'illusion groupale sont des termes à connotation aquatique, mais la réalité psychique groupale est plus proche d'un minéral aux fissures intérieures masquées par la fusion interdite et donc désirée. Quand surgit la fêlure, le groupe diamant se fissure selon les lignes de sa structure.
Si, dans les premiers temps du groupe, chacun ressent une forme de réparation de la division qui le fend entre le Désir et la Loi, et de la dispersion liée à la pluralité des signifiants qui le représentent dans le social, l'éclair de la vérité du sujet de l'inconscient peut fissurer cette première assise. Ce n'est jamais grand-chose: un demi-mot, un trait, une coulure, une trace, un geste, une forme inattendue, une expression lâchée; mais cela vient subitement troubler la quiétude mortifère dans laquelle le sujet, mis en position quasi somnambulique, est plongé dans un rêve de groupe et dans un groupe de rêve. C'est une pointe qui perce la peau d'une bulle où le pluriel ne semblait faire qu'un.
On voit mal ce que le surgissement de cette fêlure a de bon !
Pourtant, on peut observer qu'elle intervient comme un pousse-à- la métaphore, c'est-à-dire un pousse-à-la symbolisation. La métaphore est bien aussi du côté du diamant qui unit deux aimants, deux amants, en s'offrant comme symbole rassembleur. Il fut justement nommé, il y a deux siècles : « pierre de réconciliation ». Pour qu'il y ait symbolisation, il faut d'abord qu'il y ait surgissement d'une coupure. On ne réconcilie pas ceux qui s'entendent à merveille ! Il faut qu'il y ait faute, fêlure dans l'idéal et qu'elle soit suivie, nous le verrons, d'une adoption festive.
Le symbole réconcilie, dans le plaisir partagé, ceux qui viennent de subir une piqûre de rappel de la coupure structurale. La profanation de l'illusion groupale par une faille, qui rappelle que nous tapons tous sur le chaudron fêlé de Flaubert, annonce une possible réconciliation. Le diamant est d’ailleurs aussi utilisé, à titre préventif, par l'amant quand la fêlure commence à menacer de découpler les opposés symboliques.
LA METAPHORE, C'EST JUSTE APRES LA FELURE
En art-thérapie groupale, on peut observer que la production métaphorique, cette néoformation de l'insu, est susceptible, dès l'instant de sidération passé, de produire de nouveaux liens internes ou externes. Il faut, pour ce faire, que la fêlure ne demeure pas lettre morte. Il est psychiquement vital pour un groupe, comme pour le sujet du groupe, qu'une métaphore vienne resserrer les bords de cette plaie ouverte en un acte poétique. L'acte poétique est ce trait qui a le génie de se saisir de la plaie ouverte par le sujet de l'inconscient et de composer avec le code commun. C'est ici que l'on voit si un groupe se trouve en panne psychique ou en situation de créativité métaphorique. Comment gère-t-il la surprise qui tranche sur la production de nouveautés ? Tout dépend du sort qu'il réserve à cette fêlure inattendue. Cette césure n'est métabolisable et métaphorisée par le groupe que si elle est cautionnée par un plaisir partagé, plaisir de connivence, plaisir que l'on connaît bien, lorsqu'après l'étonnement produit par un trait d'esprit, le rire gagne l'assistance.
Une métaphore orpheline n'est qu'une trace désarrimée en quête d'adoption.
L'adoption d'une métaphore par les membres du groupe n'est possible que si cette création lui procure un vif plaisir et c'est à cette seule condition qu'elle retentit en chaque sujet qui peut en jouer et s'en jouer dans un espace de liberté psychique élargi. La pensée est essentiellement zone érogène et c'est grâce à l'éprouvé de plaisir qu'elle se nourrit. Un groupe qui prend du plaisir est un groupe ouvert et gourmand de métaphores poétiques et l'on comprend à quel point tout doit être pensé pour qu'il soit placé dans un tel contexte.
ON BALISE
Un groupe enserré dans un cadre névrotique obsédé par des préoccupations morbides défensives faites, par exemple, de passion clinique virant si souvent à l'acharnement thérapeutique, laisse filer les métaphores au lieu de s'en saisir et peut se retrouver en grande souffrance chaque fois qu'une fêlure vient dire la vérité du sujet de l'inconscient.
On peut rendre malade un groupe avec les meilleures intentions du monde et c'est ce travers que je ne cesse de dénoncer dès que l'art-thérapie se recroqueville en une méthode de type correctif ou pseudo-médical. Dans un tel cadre, le sujet est réduit à une fonction illustrative et ses productions obtenues sous la pression de l'influx suggestif.
Un cadre qui fait le lit de la créativité n'a rien à voir avec certains « sommiers métalliques » qui tentent de rassurer, comme le montre clairement José Bleger, les fragilités du cadre interne d'un thérapeute. Si des repères sont nécessaires comme inscription de limites, l'obsession du cadre est souvent la marque d'une anxiété mal contenue.
Je pense ici à cette expression adolescente « Je balise! »
« Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à l'inexplicable, chaque fois que nous le rencontrons.
La peur de l'inexplicable n'a pas seulement appauvri l'existence de l'individu, mais encore les rapports d'homme à homme, qu'elle soustrait au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelque lieu sûr de la rive. » (Lettre à un jeune poète, Rainer-Maria Rilke)
Mettre en place un cadre où penser redevienne un plaisir, un cadre qui permette l'adoption de métaphores produites, est fondamental, car nous savons que ceux qui viennent nous consulter ont justement perdu le plaisir de penser.
EN TROIS TEMPS TROIS MOUVEMENTS
Si ces conditions sont réunies, nous pourrons observer que le surgissement métaphorique suppose un saut psychique au-dessus d'une fêlure provoquée par l'étonnement et que ce ratage dans le défilé des nouveautés, est capable de relancer les processus qui ne cessent d'organiser la vie psychique.
Cette métabolisation créative groupale, je propose de la désigner par les termes de « création ludique de fantasmes collectifs » où nous pouvons donc repérer trois temps.
Premier temps: la fêlure surgit dans le fusionnel groupal et vient incarner l'impossible saisie de l'objet du désir. Cette impossibilité est d'une incurable vérité.
Deuxième temps : l'un des sujets du groupe, en situation de rêverie créatrice, lance une production métaphorique comme prothèse défiant, de manière poétique, ce rappel de l'impossible.
Troisième temps: le groupe adopte et métabolise, grâce au plaisir qu'elle lui procure, cette solution poétique comme compromis entre force du désir et forme du code commun.
Le fantasme collectif peut ainsi s'écrire comme véritable création. Il est une manière de confirmer en beauté la vérité d'un impossible en jouant à faire semblant qu'il n'y en ait plus. C'est ainsi que ce fantasme peut faire lien groupal positif en alimentant chacun de ses membres en solutions poétiques face à un insaisissable lié à la structure langagière.
L'impossible qui faisait souffrir le sujet jusqu’a le menacer de folie, en provoquant en lui des symptômes comme compromis douloureux, peut devenir, au contraire, le meilleur des générateurs de compromis poétiques, à condition que ces compromis soient appréciés et cautionnés, dans le cadre d'une partie de plaisir, par les autres membres du groupe.
Or, le cadre -et c'est sur ce point que je voudrais insister - est lié aussi à la place qu'occupe l'art-thérapeute dans ce composé psychique complexe, c'est-à-dire une place génératrice d'une collection d'effets contre-transférentiels. L'art-thérapeute, cet Autre du groupe, peut incarner le principal obstacle à la créativité groupale comme à sa capacité de symbolisation. Sa position n'est pas évidente et il est clair qu'il doit effectuer un véritable travail interne et de supervision, car, c'est son propre degré de liberté psychique et sa propre aptitude au plaisir qui interviennent comme ombre portée au plaisir symboligène groupal. Ce travail lui permettra aussi de prendre une distance suffisante à l'égard de ce qu'il aura entendu lors de sa formation, c'est-à-dire à l'égard du désir d'autres que lui, en se centrant sur les effets de la confrontation de son propre désir à la réalité clinique. Le risque est toujours que la position particulière de l'art-thérapeute envahisse en le colonisant l'espace de créativité psychique, et tout un travail personnel doit lui permettre de se délester d'éléments susceptibles d'encombrer l'aire de créativité psychique.
A TITRE PREVENTIF
Pour éviter un tel envahissement plusieurs objectifs doivent être visés :
-Une valorisation, en situation clinique, de l'ignorance en lieu et place d'un savoir défensif dont la fonction de prédicat est incompatible avec la créativité ;
-L'abandon d'une conception positiviste linéaire de la vie psychique, capable d'ouvrir à la singularité de chaque séance en s'interdisant toute conservation des productions et toute forme de programmation. Il convient, en effet, de désencombrer l'atelier et la psyché de chaque acteur, surtout celle de l'art- thérapeute, de concrétions mnésiques.
-Une démarcation claire à l'égard de toute forme d'intervention corrective, l'art-thérapeute n'étant pas un acteur de l'adaptation du sujet à son milieu
-Une démarcation claire à l'égard des techniques dites « de bien-être », lesquelles sont essentiellement basées sur une répétition en lieu et place d'un processus
-Une pratique artistique personnelle ouvrant à la plasticité de l'imagination et surtout à la capacité de demeurer en vacances psychiques durant le travail art-thérapeutique
-Un travail d'analyse des phénomènes transféro-contre- transférentiels pour permettre la reconnaissance et la mise à distance des affects ;
-Un travail de prévention contre la curiosité persécutrice qui risque toujours de tourner au forçage et à l'objectivation du sujet ou du groupe. Ce travail de prévention contre l'excès de curiosité est fondamental, car vouloir percer le secret, c'est toujours vouloir percer la poche de subjectivité qui n'est parfois qu'une pochette chez celui qui s'adresse à nous. Vouloir percer le mystère du groupe, c'est risquer de déchirer la peau qui maintient en forme la vie psychique groupale. Un monde sans secret, c’est celui de la psychose, c'est le monde de la vérité crue. A trop s'en approcher, on peut se rendre malade ou conduire une personne en souffrance à des impasses dramatiques.
Enfin, il me paraît fondamental que l'art-thérapeute fasse preuve d'une vigilance permanente pour se protéger et protéger le groupe contre toute tentative d'obsessionaliser cette pratique. Il doit ainsi se maintenir à distance d'un idéal de réduction comportementaliste. Il me paraît ainsi urgent que l'éthique du sujet de l'inconscient soit défendue comme étant incompatible avec un maillage et un emballage pseudo-scientifique et démagogique visant à rassurer l'encadrement administratif et à crédibiliser les pratiques. Ces manœuvres technocratiques ont toujours l'exclusion en tête et cette obsession qui, malheureusement, fait sérieux, touche en premier lieu les plus fragiles, ceux que l’on appelle « les psychotiques ».
Aujourd'hui, l'exclusion du psychotique est d'une actualité brûlante dans une civilisation au bord du malaise, où l'acharnement à nier le manque et l'obsession à penser la réalité en masquant les coupures, ne tiennent qu'à exclure des entités dénoncées comme atopiques, inintelligibles, indicibles, au profit d'idéologies simplificatrices; et l'on peut se demander si l'Art et le mythe sont encore capables de tenir « les fous » à l'abri des persécutions ordinatrices. À l'heure où tendent à se raréfier les aires de repos de l'indéfinissable sous la pression mortifère des pulsions gestionnaires, on peut craindre le pire pour l'irréparable.
À l’état sauvage répond en miroir un état crépusculaire, comme dernier effort de résistance face aux effets de saturation produits par des ordres tyranniques. L'absurdité créatrice du délire ne cesse de renvoyer à l'absurdité même d'un système qui, prétendant saisir à bras-le-corps les colonnes de la raison, est tenu de faire la sourde oreille ou de rendre pâteuse ces bouches qui répètent inlassablement les problématiques dormantes.
La passion du discontinu nous privera-t-elle de la découverte de ces lieux de gestation, et la passion clinique dénoncée par Freud nous poussera-t-elle à mettre définitivement la charrue avant les bœufs en reléguant ces plis du temps au rang de pure perte ? Ou pourrons-nous tenir, en art-thérapie, ces espaces largement ouverts pour qu'ils accueillent une forme de création lente, circulaire, une création profonde marquée par de longs silences comme autant de temps morts et de recueillement ?
Le plus difficile, dans le travail avec un groupe de patients psychotiques, sera sans doute de calmer l'excitation de ceux, qui passant par là, voudront voir le patient sortir illico de ses berceuses.
Jean - Pierre Royol
Extrait de l’ouvrage : « Art-thérapie. Quand l’inaccessible est toile. » DORVAL Editions
Présentation :
Ce texte est un extrait du livre de M. Jean-Pierre Royol, docteur en psychologie clinique, DORVAL Editions, novembre 2008, intitulé : ART-THERAPIE : Quand l’inaccessible est toile
Il n’y a pas d’art-thérapie sans la présence d’un tiers, l’artthérapeute, qui est un professionnel sérieusement formé à cette méthode, c’est-à-dire ouvert aux enjeux inconscients de toute relation thérapeutique.
Soyons clairs : c’est la relation qui soigne dans le cadre d’un atelier pensé comme éprouvette psychique.
Toute demande de soin induit des phénomènes transférentiels très difficiles à repérer. L’art-thérapeute, au même titre que les autres professionnels du soin, doit être conscient du fait qu’il est directement impliqué dans la production du sujet. Nous ne pouvons réduire notre méthode aux propriétés curatives d’une activité créatrice. Le sujet en difficulté psychique doit prendre conscience que sa souffrance est le produit d’un complexe relationnel inconscient que seule l’expérience d’une relation thérapeutique peut traiter. Sans cette ouverture au champ des relations inconscientes, on réduirait inévitablement la portée de cette démarche, qui se résumerait à une stratégie corrective où le sujet ne serait tenu que de se faire objet du désir d’un autre, au nom d’une simple adaptation à son milieu.
Comme dans toute conduite thérapeutique rigoureuse, c’est le travail psychique effectué par l’art-thérapeute sur lui-même, en lien avec un superviseur expérimenté, qui seul peut vraiment modifier le rapport du sujet malade à autrui et à lui-même.
L’objet produit – en tant que réponse à ses inductions inconscientes – doit être entendu comme le révélateur privilégié de ses préoccupations contre-transférentielles ; et le fait de les mettre au travail induit chez le sujet souffrant de nouvelles ouvertures.
S’il évite ainsi de se figer dans une position de toute-puissance, l’activité sera soulagée de préoccupations génératrices de répétitions sclérosantes, et elle se présentera comme véritable espace de soin psychique. C’est au sein d’un tel espace que le patient découvrira que ce qui se présente comme une évidence sur la scène du regard n’est qu’une collection d’effets, provenant des mécanismes constituant le système nerveux des marionnettes du semblant.
Le semblant est l’une des notions communes à l’art et à l’art-thérapie.
Il n’est pas de l’ordre du mensonge, mais d’un songe vital capable de tenir le sujet à juste distance du Réel. C’est à prendre goût à cette dimension du fictionnel qu’est invité le patient lorsque les bricolages qui lui permettaient de tenir se bloquent. Retrouver le plaisir du semblant, c’est s’autoriser enfin à ne plus subir les forces contraignantes de l’univocité. L’activité créatrice privilégie l’accès au fictionnel, car elle invite à l’aventure d’assemblages insoumis au sens. Elle permet l’éclosion d’espaces de gratuité en marge de la production culturelle. Elle ouvre des espaces intervallaires de respiration psychique. Cependant, lorsqu’une personne est en grande souffrance, elle ne peut profiter pleinement de ces ouvertures. Il est alors nécessaire que cette expérience soit validée au cœur d’une relation où se trouve dénoncée l’aliénante facticité de la compacité des identifications.
L’Art et la thérapie qui s’en inspire sont aptes à limiter la prétention du sens manifeste. Leur pratique révèle les appels d’air présents dans tout maillage, y compris le plus perfectionné.
Ceux qui souffrent ne perçoivent plus ces espaces de fiction. Ils sont en panne, non pas de sens dont ils regorgent, mais de cette capacité à jouer en marge de leurs sentiers battus. Ces personnes, malmenées par l’inconscient, n’ont pas été suffisamment initiées aux plaisirs d’une logique de l’insensé. Notre but est alors de créer cet espace ouvert à la rencontre surprenante avec la matière et la psyché d’un autre pour qu’émerge une décontraction psychique à l’égard de l’empire du sens.
Cette capacité fictionnelle concerne, en premier lieu, le fonctionnement psychique de l’art-thérapeute, qui doit se maintenir en marge d’une assistance marquée par l’insistance. Il apprend à laisser ses capacités poétiques libres d’intervenir au lieu de stériliser la rencontre en la tordant dans des soucis de maîtrise. C’est ici qu’il est le plus artiste, en cette liberté d’esprit qui le conduit à jouer avec les objets du monde. Les artistes ont le goût du jeu. Nous les voyons prendre des raccourcis jubilatoires avec les matériaux, comme s’ils produisaient de véritables jeux de mots. Ces jeux contagieux sont capables d’entraîner tout un florilège de rébus joyeux, alors que le travail de la pensée tendait à s’engluer dans de mornes répétitions.
En art-thérapie on retrouve donc le droit de jouer en présence de quelqu’un qui sait encore ce que jouer veut dire.
C’est que le soin ne suffit pas si la raison ne chante. Le soin sec et muet qu’ont subi certaines personnes découragées ne peut être répété, car elles ont besoin, pour se libérer de leurs contraintes, de nouveaux espaces de liberté. Ces ouvertures se produisent chez le patient lors de la rencontre avec un espace intervallaire interne, dont l’art-thérapeute est familier s’il poursuit son travail de création et s’il est capable d’accueillir le surgissement d’un acte poétique quand, dans un moment de grâce, l’inaccessible est toile.
Nous savons que la capacité créatrice de la psyché s’inscrit dans l’histoire inconsciente du sujet. Elle dépend, à l’origine, du premier porte-parole de l’enfant et de sa capacité à l’animer psychiquement. Si Winnicott confère à la mère cette qualité de suffisante bonté, allons jusqu’à la rêver suffisamment poète et capable de fous rires jusqu’à produire des jeux de mots subversifs en marge des obsessions normatives. Je veux parler de cette mère joueuse qui fait signe de ces trésors de sensualité à découvrir dans les creux de ses sous-entendus. C’est dans ces creux que naît la créativité de son enfant.
Quand la mère refuse de parler d’une seule voix, elle ouvre la voie à cet au-delà du visible en clignant du désir vers ce manque fondamental qu’un bout de chou ne suffit pas à combler. Elle n’est pas dupe de la pureté du maternel et s’amuse avec son bébé à grignoter les idéaux. L’enfant l’entend jongler avec les mots qu’elle découpe jusqu’aux sons, et nous le voyons s’animer quand elle chante des onomatopées jouissives. Elle l’initie au plaisir de vivre en toute poésie avec les autres et lui-même. Elle fredonne les fredaines de son désir, ce désir secret, sucré, murmuré comme autant de vibrations du manque transmises à ce corps qu’elle trouve si beau modelé par ses caresses.
Anzieu parle à ce sujet du Moi-peau de l’enfant mais c’est de ce Moi-poète que la mère habille le nourrisson, ce Moi dont les jambes sont comme celles des petits bateaux et les bras comme les ailes d’un moulin. Le désir, c’est ce grain de sable qui trompe la stéréotypie des soins et ce grain de sel qui tombe dans le bain langagier où le petit peut désormais se baigner tranquille.
Par contre, nous savons que certaines mères sont recroquevillées dans les voiles de la souffrance. Elles sont salées comme la Mer Morte et le corps du baigneur reste en surface, ignorant le plaisir des aventures barboteuses. Dès que ces mères retrouvent le goût de vivre, l’enfant se met à jouer dans le bain langagier sans crainte de s’y noyer. Il s’éveille aux comptines de nouveaux continents. Il n’aura pas besoin de grand-chose en cas d’attaque, un manche à balais puis un drap feront l’affaire pour jouer aux quatre coins du monde quand les petites filles sauteront à cloche-pied de l’Enfer au Paradis. Cet enfant sera créatif quand d’autres auront du mal à inventer de beaux compromis psychiques face aux difficultés de la vie.
C’est à ces autres enfants, comme à toute personne souffrant d’une panne de créativité, que s’adresse l’art-thérapie qui permet de composer avec les forces pulsionnelles envahissantes ou muselées.
Note :
L’Art-thérapie est une méthode qui consiste à créer les conditions favorables au dépassement des difficultés personnelles par le biais d’une stimulation des capacités créatrices. Elle trouve aujourd’hui sa place dans le cadre des troubles psychosomatiques, des conduites addictives, et de pathologies psychiques plus sévères telles que les psychoses et l’autisme.
Jean-Pierre Royol Docteur en psychologie clinique s’appuie sur une expérience hospitalière de plus de trente années pour définir cette méthode : « En art-thérapie, nous savons valoriser ces traces d’existence et saisir le moment privilégié où elles s’autorisent de nouvelles libertés. L’art-thérapeute écoute à la trace et laisse le sujet creuser son propre sentier psychique. Il reprend ce tracé patient au plus près du début de la vie. Il reprend le temps. Il n’est pas pressé par le policé ni l’idéalisation du produit que l’on expose pour apporter la preuve que dans cet atelier il se passe quelque chose. Il se situe au plus près des efforts que fait tout sujet pour repartir d’où il s’est arrêté de vouloir être lui. »
Loin de se figer dans une position dogmatique, l’auteur se tient au plus prés de la « poésie du terrain » dans ce texte aux accents poétiques émaillé de cas cliniques
« Alors que l’atelier touchait à sa fin, je m’approchai d’une très vieille dame qui regardait avec un grand sourire sa production picturale le pinceau à la main. Je sais qu’en art-thérapie, on n’est pas là spécialement pour faire du beau, mais ce fut plus fort que moi :
– Il est très beau votre tableau madame. Ça vous dirait de l’afficher dans votre chambre ? – Ah oui ! je veux bien… Ce n’est pas moi qui l’ai fait… mais il est très beau…Elle posa sa main sur la mienne, une main froide, et son visage s’illumina quand, lui ôtant doucement le pinceau de la main, je lui proposais de l’aider. Je l’accompagnais jusqu’à sa chambre et je me vis en train de scotcher la feuille sur le mur et de me dire « Ce n’est pas ça, l’art-thérapie… mais bon… ! »
La théorie, c’est bien, ça va tout seul ; mais dans la pratique, il arrive que l’on se laisse surprendre, et bizarrement ça à l’air de continuer à soigner. Cette vieille femme m’a montré que l’objet est bien peu en regard d’une relation humaine. Sans doute est-ce au bout de la vie que l’on pardonne aux objets de nous avoir leurrés et que la soif d’une relation sans objet apparaît, mais c’est justement à cet instant que l’autre, qui a encore la force de courir, n’en a plus le temps. »